Voeux de Patrice Bessac

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Nous tous qui sommes rassemblés ce soir, nous faisons face à une situation exceptionnelle. Elle marque de son sceau notre traditionnelle cérémonie des vœux de la municipalité aux acteurs sociaux, culturels et économiques de notre commune, que nous avons voulu maintenir pour réaffirmer notre volonté de ne céder à rien qui touche à la liberté d’expression, à la liberte avec un grand « L ».

Dix sept de nos compatriotes ont été assassinés par des fanatiques. Parmi les victimes figure Tignous, caricaturiste au sein de l’hebdomadaire Charlie-Hebdo et habitant de notre ville depuis 30 ans.

A toutes les familles des victimes d’un fascisme au nouveau visage, je veux adresser ici solennellement nos condoléances et leur réitérer notre soutien.

Nos pensées vont à Mustapha Ourrad qui a vécu à Montreuil. Cet homme humble et humaniste venait tout juste d’integrer l’équipe de Charlie comme correcteur. Ceux qui ont partage sa vie ici a Montreuil rappellent qu’il fut de tous les rendez vous quand il s’agissait de promouvoir la concorde et la liberté.

Nos pensées particulières vont vers vous, Chloé, épouse de Tignous. Elles vont évidemment vers Marie, Jeanne, Sarah-Lou et Solal, ses enfants, et à Anne-Marie sa mère.

Chère Chloé, chers enfants, j’ai conscience que nos paroles sont bien peu de chose, face à votre douleur et à l’épreuve inouïe que vous traversez. Mais soyez certaine Chloé, que vous pouvez compter sur notre soutien, sur le soutien de la ville de Montreuil, aujourd’hui et demain.

Notre solidarité , notre soutien s’adressent bien sûr à Fabrice Nicolino, lui aussi habitant de Montreuil, grièvement blessé lors de l’attentat. Nous lui souhaitons de se rétablir vite.

Mesdames et Messieurs, citoyennes et citoyens de Montreuil, je vous propose de manifester notre soutien et notre affection à la famille de Tignous et aux familles de toutes les victimes en observant  à cet instant une minute de silence.

Mesdames, messieurs nous sommes face à un défi.

De nouvelles forces obscures tentent d’ébranler notre société démocratique.  Ces suppôts d’un fanatisme pseudo religieux, aussi cruel et inhumain que le fut l’inquisition au Moyen Âge, tentent de réduire par la terreur un socle essentiel de notre République : la liberté d’opinion et la liberté d’expression, sans lesquelles la Liberté n’existe pas. C’est le sens du crime perpétré à Charlie hebdo.

 Ces forces obscurantistes sont racistes. Elles tentent de nous dresser les uns contre les autres, d’attiser la haine : c’est l’objectif des crimes antisémites commis à la porte de Vincennes, au lendemain de ceux perpétrés à « Charlie ».

 Dans les deux cas : c’est la République, et ses trois fondements : la Liberté, l’Egalité et la Fraternité qui sont visés. Pour les auteurs de ces crimes, ces valeurs fondatrices de notre démocratie sont incompatibles avec la dictature qu’ils entendent faire régner et qu’ils imposent déjà.

Là où elle est au pouvoir, cette dictature réduit les femmes au silence et à la soumission, elle fait régner la terreur par des violences corporelles. Elle utilise des fillettes de 10 ans comme bombe humaine pour commettre des attentats, comme cela vient d’être le cas au Nigeria. Elle éradique la culture et la connaissance pour faire des humains que nous sommes… des sujets.

 L’immense majorité de notre peuple ne s’y est pas trompée. Dès l’annonce des crimes, les citoyennes et les citoyens de notre pays se sont mis debout.

Ici à Montreuil, à la mairie,  sous la plaque commémorative de Jean Jaures assassiné pour ses opinions en 1914 , l’après-midi même où Tignous et les siens tombaient sous les balles de leurs assassins, 2 000 Montreuilloises et Montreuillois se sont immédiatement rassemblés, à notre appel, pour faire front.

Tous les jours qui ont suivi, dans mille villes, villages et bourgs de France, des centaines de milliers de républicains ont occupé les rues et les places pour faire face.

 Et puis, il y a eu la journée de dimanche où nous avons assisté à un véritable soulèvement populaire. Des millions de femmes et d’hommes sont descendus dans les rues pour marcher et défendre la liberté, l’égalité et la fraternité.

 Notre écrivaine sociologue, Koutar Harchi, a eu raison de dire que nous n’en rabattrons pas sur ce qui a causé la mort des «Charlie» : le droit inaliénable de critiquer ou de moquer sans lesquels la liberté est un mot creux. «Nous sommes incapables de nous taire dit-elle justement et d’ajouter «C’est notre esprit».

Voltaire, Rousseau, 1789 et Gavroche sont passés par là.

Cette immense riposte populaire est une première victoire. Elle isole les fascistes. Elle est aussi, ne l’oublions pas, un hommage à ceux qui viennent de payer de leur vie d’être ce qu’ils étaient.

Mais nous leurs devons plus, beaucoup plus.

Il nous faut désormais analyser et comprendre les événements que nous traversons. Nous n’avons pas d’autre choix si nous voulons combattre efficacement cette nouvelle peste brune.

Et cela nécessite que nous ouvrions grand, très grand les yeux.

Il nous faut faire un terrible constat. Les drames qui nous rassemblent sont le fait d’individus nés ici, chez nous.

Une question se pose immédiatement à nous : Que s’est–il passé pour qu’au pays de la liberté, de l’égalité et de la fraternité,  ces individus aient préféré  une idéologie qui déclare que « la mort vaut mieux que la vie ».

Depuis dimanche, des voix inquiètes se font entendre. Elles disent que la cohésion sociale dans notre pays est en souffrance, en particulier dans les quartiers populaires. Que des fractures s’incrustent dans notre société.

Chaque jour, la télévision, la radio, la presse, égrènent des chiffres : 5 millions de chômeurs, 8 millions de femmes, d’hommes, d’enfants, d’anciens vivant au-dessous du seuil de pauvreté, 150 000 jeunes sortants chaque année de l’école sans diplôme, un jeune sur trois sans travail, 3 sur 4 quand il s’agit de quartiers populaires à tort appelés « les quartiers sensibles »…

Cher-es compatriotes, qui  peut imaginer un instant, que l’échec scolaire, le chômage de masse, l’absence de perspective et l’inquiétude pour l’avenir, puissent glisser sur les consciences et ne produire qu’une paisible et pacifique résignation de la part de ceux qui en sont  les victimes directes?

Je le répète, soyons lucides. Pour des millions de nos compatriotes, liberté, égalité, fraternité, citoyenneté, ces mots n’ont plus aucun rapport avec ce qu’ils vivent.

Ce constat, des personnalités aussi diverses que  l’académicien  Eric Orsenna, l’ancienne ministre Rachida Dati ou le sénateur Pierre Laurent le font.

Et les uns et les autres soulignent la dangerosité d’une telle situation.

En effet, Il en faut peu pour que la mal-vie, la frustration, le désenchantement et l’absence de futur se traduisent d’abord par une désocialisation, puis en ressentiment et parfois en haine.

L’histoire n’a cessé de nous rappeler que c’est sur ce terreau que germent puis grandissent les pires des idéologies. Dans les années 1930, elles portaient le nom de nazisme. En 2015, elles se cachent sous les oripeaux pseudo religieux et viennent de frapper 17 des nôtres.

La deuxième question qui se pose à nous, individuellement et collectivement, est : Va-t-on accepter que cela continue ?

Dimanche, la majorité du peuple de France a donné sa réponse. Elle a dit Non !

Mais l’a t-elle dit assez fort, ou certains sont ils sourds ?

Car, certaines réactions accroissent la confusion et alarment.

Dire à propos de la lutte nécessaire contre le terrorisme que «l’immigration complique les choses », brouille l’analyse et représente un non sens potentiellement dangereux. Car elle laisse entendre insidieusement que les problèmes viendrait d’une immigration qui en réalité est une des richesses de notre nation.

Dire que la réponse aux problèmes cruciaux que nous rencontrons passent par le rétablissement de la peine de mort, c’est non seulement faux -l’expérience le prouve- mais un ferment d’une divison supplementaire entre nous.

Ces prises de positions doivent être fermement dénoncées. Suivre ces mauvais augures ne réglera rien. Au contraire cela ne fera qu’exacerber les tensions, donner du grain à moudre aux ennemis de la république et de la démocratie, à tous ses ennemis.

Non, pour préserver la paix civile les réponses sont ailleurs.

Permettez-moi un rappel. Il y a 150 ans, en France la question de l’immigration n’existait pas. Mais une des premières grandes crises du capitalisme moderne faisait des ravages dans notre pays. La misère était immense. La délinquance explosait. Pourtant, Victor Hugo, convaincu que l’ignorance et la misère étaient les deux mamelles de la délinquance, affirma à la tribune de l’assemblée qu’en ouvrant « une école on fermerait une prison ».

En paraphrasant Victor Hugo, on pourrait dire aujourd’hui qu’à chaque fois qu’on ferme une usine, on ouvre une prison et que la prison est devenue une école du fanatisme.

Devons-nous lui fournir de nouvelles proies?

Chez nous comme dans toute l’Europe, l’ascenseur social n’est même plus en panne, il dégringole…

L’école publique qui fut un facteur de l’émancipation ne peut plus jouer pleinement son rôle : faire des enfants des êtres autonomes, des citoyens. Dans bien des cas, l’école perpétue les inégalités, quand elles devraient les corriger, les effacer.

Les inégalités, toujours elles, occupent trop d’espaces de la vie quotidienne.

Les inégalités le disputent à l’injustice, laissant une partie du peuple sur le bord de la route, hypothéquant l’avenir de la majorité d’entre nous.

Il est donc urgent d’entendre les mises en garde citées ou la voix des enseignants quand ils demandent la restauration d’un grande école républicaine et laïque, capable de faire éclore des citoyens. Il faut entendre les admonestations du pape François quand il dénonce « la tyrannie des marchés qui fait des humains des sujets, puis des déchets.»

Ce pose a nous tous qui sommes ici une question. Peut-on , doit-on laisser se perpétuer cet état ?

Ou accepte-t-on enfin de changer ensemble, démocratiquement le cours des choses, en rompant pacifiquement avec la spirale infernale dans laquelle nous sommes entrainés?

Avec la riposte de dimanche, le peuple de France nous offre une chance exceptionnelle de redresser la situation.

Soyons à la hauteur ! Posons-nous et réfléchissons ensemble à une société où l’Egalité – matrice de toutes les ententes – serait la base de nouveaux rapports. Une société où le bien commun et le bien de la planète seraient non seulement pris en considération, mais à la base de toutes nos entreprises.

L’économie domine en partie nos destins. Mais elle est devenue une machine infernale et une fabrique d’inégalités. L’heure n’est-elle pas de faire de l’économie la science du partage ?

A l’inverse de ce que croient un publicitaire célèbre et un ministre des finances : avoir une montre Rolex au poignet ou devenir milliardaire ne sont pas les carburants de l’intelligence et de la créativité. Ils ne l’ont jamais été. Pour personne. Pas même pour Bill Gates, mû par l’esprit de la découverte et de l’aventure. Avec l’audace, la volonté de partage cet esprit d’aventure et de découverte sont le véritable moteur de notre humanité.

Chère Chloé, chers ami-es, c’est en homme bouleversé par les événements qui vous frappent et qui endeuillent notre société que je m’adresse à vous ce soir. Toutes les victimes de Charlie Hebdo, de la porte de Vincennes et de Montrouge sont des nôtres.

Tignous est des nôtres,

Frédéric Boisseau, agent de maintenance, est des nôtres
Franck Brinsolaro, policier chargé de la protection de Charb, est des nôtres
Jean Cabut, dit Cabu, dessinateur, est des nôtres
Elsa Cayat, psychiatre et psychanalyste collaboratrice de Charlie, est des nôtres
Stéphane Charbonnier, dit Charb, est des nôtres
Philippe Honoré, dit Honoré, est des nôtres
Bernard Maris, économiste, est des nôtres
Ahmed Merabet, policier, est des nôtres
Mustapha Ourrad, correcteur, est des nôtres,
Michel Renaud, invité de Charlie Hebdo, est des nôtres,
Georges Wolinski, est des nôtres,
Clarissa Jean-Philippe, policière à Montrouge, est des nôtres,
Philippe Braham, cadre commercial tué dans le supermarché Hyper casher de la porte de Vincennes est des nôtres,
Yohan Cohen, employé du supermarché Hyper casher, est des nôtres,
Yoav Hattab, étudiant assasiné porte de Vincennes, est des nôtres,
François-Michel Saada, cadre supérieur à la retraite tué dans le supermarché Hyper casher de la porte de Vincennes, est des nôtres,

Toutes ses disparitions nous affligent, parce que ces femmes et ces hommes ont été tués pour ce qu’ils étaient : des caricaturistes, des policiers ou des juifs. Nous sommes affligés parce qu’ils avaient tellement de choses à nous faire partager, à donner à notre humanité toute entière…

Leur mort ne doit pas être un accident de l’histoire. Elle doit être le début d’une nouvelle ère, un commencement.

Je vous le dis avec humilité. Je vais personnellement et de toutes mes forces m’employer à ce qu’à Montreuil, les valeurs qui ont rassemblé des millions de compatriotes, irriguent plus fortement que jamais chaque pouce de terrain de notre commune, depuis les zones pavillonnaires jusqu’au cœur de nos cités.

Cette bataille nous allons la mener unis comme jamais. Nous allons la mener, malgré l’adversité financière dans laquelle les autorités nous ont plongés en nous privant de ressources, qui auraient été tellement utiles pour apporter les solutions là ou les problèmes font urgence.

Montreuil sera, envers et contre tout, sociale et solidaire. Elle sera une terre d’émancipation partout où elle peut jouer ce rôle.

Ce premier voeu que je formule est l’objectif que je fixe à notre municipalité et que souhaitent partager avec tous les élus de notre cité .

Je saisis cet instant solennel pour dire à ceux qui nous gouvernent : «ouvrez les yeux, voyez l’état de la France. N’appauvrissez plus nos communes, n’appauvrissez plus la majorité d’entre nous, au seul bénéfice d’une minorité ! Détachez enfin vos regards de vos calculettes et des cours de la bourse ! Faites preuve d’une imagination humaniste qui émancipe les humains et protège la nature !

Là est l’issue à nos maux. Là est aujourd’hui notre devoir. Là est notre espoir d’un avenir commun positif. Cette noble tâche peut mobiliser la nation et en particulier sa jeunesse, vous nous trouverez à vos côtés. Faisons confiance au peuple de France. C’est le deuxième voeu que je souhaitais vous exprimer ce soir.

Le succès des voeux tiendra en grande partie à chacun d’entre nous, à tous les membres de notre société et notamment à vous tous ici qui représentez le bien public.

Mesdames messieurs, mes cher-es ami-es, mes chers compatriotes, dans ce moment de douleur, je veux souhaiter le meilleur pour vous, pour votre avenir personnel indissociable de notre avenir commun.

Mesdames messieurs, mes cher-es ami-es, mes chers compatriotes, je vous demande de réserver vos applaudissements à Tignous, au courage de son épouse Chloé, à sa famille, à ses collègues, à ses amis, à celles et ceux qui sont tombés les 7, 8 et 9 janvier 2015 et au peuple de France, qui a relevé la tête le dimanche 11 janvier.