Montreuil, libérée !

photo(2)Chères Montreuilloises, chers Montreuillois,

Comme vous j’ai été bouleversé, bouleversé par cette image insoutenable où l’on découvre le petit Aylan, cet enfant-migrant syrien tout juste âgé de 3 ans gisant le visage sur le sable comme endormi à la lisière des vagues d’une plage turque.
Le petit Aylan est mort noyé dans la nuit de mardi à mercredi. Il est mort comme son frère Galip 5 ans et sa jeune mère qui avaient embarqué sur un bateau de fortune pour fuir la guerre monstrueuse qui déchire la Syrie, leur pays, depuis trois ans.
Pourquoi j’évoque devant vous, ici et maintenant, cet événement tragique mais devenu quotidien, alors que nous sommes rassemblés pour célébrer ce jour heureux et glorieux du 5 septembre 1944 où les Montreuillois, libérés par eux mêmes du joug nazi et de ses collaborateurs français, reprenaient possession de leur mairie ?
Si j’évoque ce drame c’est que comme nos anciens de 1944, les parents d’Aylan et de Galip aspiraient pour leurs enfants et pour eux mêmes à ne plus vivre sous le joug de despotes. A ne plus tenter de survivre sous les bombes.
Ils voulaient rejoindre ce qui représente à leurs yeux, un havre de paix et l’espoir d’une vie meilleure.
La paix et une vie meilleure, c’est au nom de ces mêmes et irrépressibles aspirations que des Montreuilloises et des Montreuillois ont donné leur vie dans la bataille libératrice que nous célébrons aujourd’hui.
Résistantes, résistants, déporté-es, militaires appelés, près de 800 Montreuilloises et Montreuillois ont payé de leur vie, leur désir de liberté au sens le plus généreux de celle ci.
Ils nous ont donné leur vie pour que succèdent aux années noires de l’occupation allemande et la dictature pétainiste, «des jours heureux» comme cela s’est dit en 1943 au plus sombre de la guerre.
Oui, vous avez bien entendu : «des jours heureux», car tel était le titre de l’appel lancé en 1943 par les membres du Conseil National de la Résistance à nos compatriotes et à tous ceux qui résidaient sur notre sol, pour qu’ils se soulèvent à leur tour.
Et une fois le sol national libéré et les collaborateurs chassés, pour qu’ils construisent ensemble une nouvelle France.
Une France nouvelle et un nouveau monde, sans rapport avec celle et celui qui les avaient précipités dans le cataclysme de la guerre où plus de 50 millions d’êtres disparaitront dans le fracas des armes ou dans les fours crématoires s’ils étaient juifs.
Les membres du CNR, communistes, gaullistes, socialistes, démocrates, syndicalistes, hommes qui croyaient au ciel ou qui n’y croyaient pas, tous ces membres avaient en commun la conviction qu’il fallait s’attaquer à ce que furent les ferments de la guerre :
- le chômage de masse et la misère nés de la crise du capitalisme de 1929.
- les inégalités qui exaspéraient et polluaient les consciences dressant les individus les uns contre les autres et ouvrant grandes les portes de nos démocraties aux extrêmes droites liberticides, à la xénophobie et au racisme meurtrier.
Pour ses hommes éclairés du CNR seuls la liberté conjuguée à l’égalité et au « vivre mieux » pouvaient être l’antidote de la guerre et mobiliser les patriotes dans un élan capable de mettre à bas la dictature nazie et pétainiste.
C’est pour cette cause que des Montreuillois comme Louis-Henri Meyer ou François Mercier tomberont le 18 août de l’année 1944 dans les combats pour libérer Montreuil.
Montreuil, notre ville, à la pointe de l’insurrection lancée par Rol Tanguy.
Montreuil, qui sera la première ville de la région parisienne « soi-même libérée » selon la formule de Marcel Dufriche et alors que les colonnes alliées étaient encore à plusieurs dizaines de kilomètres de la capitale et que plus de 20 000 soldats allemands et leurs suppôts de la milice occupaient nos banlieues.
C’est au nom de cette cause que le 5 septembre 1944 Pierre Amory, André Vitas et Emile Galochat hissaient au sommet de notre mairie le drapeau tricolore de la République ici restaurée.
C’est au nom de cette noble cause et pour les défendre que le 5 septembre 1944, Daniel Renoult président du Comité local de Libération se voyait confier la présidence de la municipalité provisoire.
Ce jour là, Montreuil venait de clore un chapitre décisif d’une histoire écrite par Daniel Renoult, Roger Jurquet, Henri Schmitt, Daniel et Jacqueline Tamanini, Charles Delavacquerie, Dominique Savaterro, Emile Le Morillon, les frères Méchaussie, André Blain, Emile Beaufils, Louis et Madeleine Odru et tant d’autres, mais comment les citer tous ?
A l’image du CNR pour leur diversité politique et philosophique et religieuse, ces femmes et ces hommes étaient ouvriers, étudiants, employés communaux ou élus. Ils étaient Français, immigrés, tsiganes et tous amoureux de la France à en mourir dira le poète Aragon.
Le 5 septembre, l’ennemi chassé, la dictature fasciste française vaincue, l’ère « des jours heureux » pouvait s’ouvrir.
Ça ne fût certes pas un long fleuve tranquille et les égoïsmes de classe ne tardèrent pas à resurgir. Mais tout de même, la puissance des forces démocratiques et en particulier communistes, le respect de la parole donnée notamment des gaullistes se conjuguèrent pour amorcer un début de démocratie économique et sociale impliquant « l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie » comme le réclamait explicitement le programme du CNR.
Ce sera le temps des « nationalisations confiscations » qui marque, je cite toujours le programme du CNR, «  le retour à la nation des grands moyens de production monopolisée, fruits du travail commun, des sources d’énergie, des richesses du sous-sol, des compagnies d’assurances et des grandes banques ».
Cette richesse et ses potentiels ainsi mutualisés, il s’en suivra des mesures sociales qui vont bouleverser positivement la vie de nos compatriotes dont un rajustement important des salaires, le rétablissement d’un syndicalisme indépendant et je cite encore « un plan complet de sécurité sociale visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se le procurer par le travail» la maladie ne devait plus être cause de misère.
La France de l’après guerre n’avait plus le visage de celle de 1939.
Avec ces mesures portées et voulues par nos libérateurs de Montreuil et de France, le nom de Liberté prenait enfin son sens.
Cette nouvelle France sociale sera le socle de ce qu’on appelle à tort « les 30 glorieuses » mais qui marque néanmoins le moment d’un essor social et économique réel de notre pays, doté d’un Etat fort et régulateur.
La machine du progrès social s’inversera quand les assoiffés de pouvoir et les égoïsmes de classes mus par une cupidité inouïe reprendront la main pour nous conduire là où nous en sommes aujourd’hui: c’est à dire dans une société rongée par le chômage et les inégalités, une société doutant de son avenir.
Car ce 5 septembre 2015, la France c’est 8 millions de nos compatriotes vivant en dessous du seuil de pauvreté, dans un pays qui est champion d’Europe en nombre de millionnaires et champion d’Europe encore en terme de dividendes versés aux actionnaires.
Et hélas, rien n’indique concrètement que cette tendance régressive s’enraye, au contraire.

Ceux qui détiennent désormais les clefs de notre économie n’ont de cesse d’accroitre la paupérisation de couches de plus en plus importantes de nos populations, d’exacerber les inégalités et de générer dans la foulée une exaspération dont l’extrême droite une nouvelle fois se repait en conspirant contre la démocratie.

Leur soif de profits n’a d’égale que leur opiniâtreté à obtenir, y compris de notre état, les moyens de l’épancher.
Un état qui trop souvent cède à leurs désirs insatiables, n’hésitant pas parfois à privilégier ces demandes au détriment des besoins collectifs.
Nous en savons quelque chose à Montreuil où l’on nous supprime 12,5 millions d’euros de dotations d’état dues (11 milliards à l’échelle du pays) quand dans le même temps, il est accordé 196 milliards d’aides diverses à des entreprises et pas des moindres sans contre partie sonnante et trébuchante. C’est-à-dire des emplois et du pouvoir d’achat.
Ce n’est pas le principe des aides que nous contestons, notamment celles destinées aux TPE et aux PME. Ce qui nous interpelle, c’est son insignifiance économique qui au bout du compte déresponsabilise jusqu’aux acteurs économiques qui pour faire «  les marges » que leur impose la finance ne comptent désormais que sur la baisse des cotisations sociales et sur la dérégulation du code du travail au lieu de construire leur compétitivité et leurs gains grâce à l’innovation et à l’investissement
Cet assistanat est sans avenir pour notre pays pourtant riche de capacités humaines et techniques.
L’entreprise doit elle aussi être libérée de la loi d’airain que le pape François et le Nobel d’économie l’américain Stiglitz appellent sans détour « la dictature des marchés » et de la finance.
Une dictature soft qui a une vision  cupide et court-termiste de l’avenir, quitte à épuiser les humains et les ressources de notre planète, une dictature qui fait perdre le sens même du travail.
L’offre a pris le pas sur la demande jusqu’à l’absurde.
Il est urgent de remettre le monde économique sur ses pieds.
Il faut replacer l’humain et la satisfaction de ses besoins individuels et collectifs en son centre.
Tout le monde y a intérêt. Cela donnera un sens noble et positif à chacun.
Il faut repenser collectivement et sans exclusivité les finalités de l’économie.
L’économie doit devenir la science du partage et non plus celle de l’accaparement au service d’une minorité d’individus aux revenus et aux vies extravagantes.
Il y a d’autant plus urgence que notre démocratie elle même est menacée.
Il n’y a qu’à voir le sort que les marchés financiers et les gouvernements qui les soutiennent ont réservé au peuple grec.
Ils lui ont contesté par la force et par le chantage à la banqueroute le droit de trouver hors une austérité mortifère, une issue à la crise dans laquelle ses gouvernements précédents l’avaient plongée.
C’est grave. C’est une atteinte décisive à la démocratie et on ne sait pas où cela s’arrêtera.
Or, on ne badine pas avec le droit des peuples à disposer d’eux mêmes, ni avec la démocratie. L’heure ne doit pas être aux « arrangements », au pseudo pragmatisme mais à la défense de l’intérêt général. C’est un devoir patriotique, un devoir de démocrate.
Comme chacune et chacun d’entre nous rassemblés ici, les peuples ont besoin de se créer un avenir.
Notre pays n’a jamais été aussi riche, mais si nous ne sommes pas en capacité d’offrir à chacun une vie décente ouvrant un avenir positif à chacun et notamment aux enfants alors le pire devient possible.
Nous en voyons les prémices aujourd’hui. La France se déchire, des haines s’enkystent. L’esprit de solidarité et l’esprit d’équipe sont mis à mal par l’idéologie dominante poussant à un individualisme forcené. Le nationalisme et le communautarisme prennent pied. Ce qui s’est passé chez nous en janvier dernier doit fonctionner comme un signal d’alarme, d’autant qu’hors de nos frontières la guerre gagne chaque jour du terrain.
Mais il n’est pas trop tard pour changer de cap, notre pays compte suffisamment de vraies humanistes, de femmes et d’hommes de talent et bonne volonté pour redresser la barre.
Le mot d’ordre « Pour des jours heureux » est plus que jamais d’actualité. Ce slogan doit redevenir notre credo.
Nous en avons les moyens humains et matériels. Tout est affaire de volonté politique, d’une volonté politique pugnace.
Et qu’on ne vienne pas nous dire que « les circonstances ceci» que la « situation cela » bref que la conjoncture nous obligerait à de sempiternels renoncements.
Car si le « pragmatisme », pseudo le réalisme avaient été les seuls déterminants entre 1940 et 1944, nous vivrions encore sous le joug des fascistes. Par chance pour nous, nos anciens n’épouserent pas cette posture.
Oui, l’heure est au rassemblement avec comme seul parti pris, celui de l’intérêt général au service de l’intérêt de chacune et de chacun.
C’est ici à Montreuil notre unique boussole, elle guide et détermine toute notre action municipale.
En cela, nous sommes les modestes mais déterminés héritiers de celles et ceux qui, le 5 septembre 1944, ont restauré la Liberté l’Egalite et la Fraternité, de celles et ceux pour qui «  des jours heureux » ne sont pas un mirage mais un objectif concret, un futur immédiat que les Montreuilloises et les montreuillois et tout notre peuple méritent mille fois.
Comme le méritait aussi le petit Aylan.
Je vous propose de respecter une minute de silence au nom de nos Montreuillois de 1944, au nom du petit Aylan.
Merci.