Hommage aux 27 fusillés de Châteaubriant

« Ma petite maman chérie,
mon tout petit frère adoré,
mon petit papa aimé,
Je vais mourir ! Ce que je vous demande, toi, en particulier, ma petite maman, c’est d’être courageuse.
Je le suis et je veux l’être autant que ceux qui sont passés avant moi.
Certes, j’aurais voulu vivre. Mais ce que je souhaite de tout mon cœur, c’est que ma mort serve à quelque chose. Je n’ai pas eu le temps d’embrasser Jean. J’ai embrassé mes deux frères Roger et Rino. Quant au véritable, je ne peux le faire, hélas !
J’espère que toutes mes affaires te seront renvoyées, elles pourront servir à Serge, qui, je l’escompte, sera fier de les porter un jour.
A toi, petit papa, si je t’ai fait, ainsi qu’à ma petite maman, bien des peines, je te salue une dernière fois. Sache que j’ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m’as tracée.
Un dernier adieu à tous mes amis, à mon frère que j’aime beaucoup. Qu’il étudie bien pour être plus tard un homme.
17 ans et demi, ma vie a été courte, je n’ai aucun regret, si ce n’est de vous quitter tous. Je vais mourir avec Tintin, Michel. Maman, ce que je te demande, ce que je veux que tu me promettes, c’est d’être courageuse et de surmonter ta peine.
Je ne peux pas en mettre davantage. Je vous quitte tous, toutes, toi maman, Serge, papa, je vous embrasse de tout mon cœur d’enfant. Courage !
Votre Guy qui vous aime
Dernières pensées : vous tous qui restez, soyez dignes de nous, les 27, qui allons mourir ! »

Voici la lettre, la dernière lettre, que Guy Môquet, lycéen, jeune communiste de 17 ans et demi, a écrite le 22 octobre 1941 à ses parents.
Quelques instants plus tard, il était attaché à un poteau d’exécution, puis fusillé par les Allemands.
Vous le savez, ce crime a eu lieu au camp de Choisel, à Châteaubriant, près de Nantes.
26 camarades de Guy Môquet connaîtront, ce jour-là, la même fin tragique.
Tous fusillés pour s’être insurgés contre l’occupation allemande et ses complices de Vichy. Tous morts pour la France, tous assassinés pour notre liberté.
C’est en leur mémoire, pour commémorer leur courage, leur combat et leur sacrifice, que nous nous réunissons cette année encore, avec et grâce à ceux qui, à Montreuil, ont décidé de perpétuer celle de Guy Môquet et de ses camarades tombés à Châteaubriant.
Lucienne, chère Lucienne Méchaussie, vous êtes une des chevilles ouvrières de notre rassemblement, qui est bien plus qu’une cérémonie du souvenir.
Vous portez en vous une partie de cette histoire tragique et glorieuse.
Votre papa, Lucien Méchaussie, était à Châteaubriant ce triste jour d’automne 1941. Il était interné pour les mêmes raisons que Guy Môquet, aux yeux duquel votre père, Lucienne, faisait figure d’ancien du haut de ses 20 ans.
Et si le doigt du bourreau qui désigna la liste des otages à fusiller ne s’est pas arrêté sur le nom votre père, Lucien, c’est qu’il devait figurer au-delà du 27e nom d’une liste établie par Pierre Pucheu, membre de l’extrême droite, serviteur zélé du cartel patronal des maîtres de forges et devenu ministre de Pétain. Pucheu, qui finira fusillé pour faits de collaboration, privilégiera sur cette liste noire les noms des détenus communistes et des militants syndicalistes du camp. Un geste sordide mais qui va se transformer, paradoxalement, en hommage et se retourner contre son auteur. Car, ce faisant, le sinistre Pucheu désignait à la France toute entière les noms, l’origine sociale et l’engagement politique des résistants qui acceptaient de payer de leur vie la future liberté de leur pays et qui ouvraient ainsi la voie de la Résistance.
Interné à Châteaubriant jusqu’en 1942, votre père, ce jeune ouvrier métallurgiste membre du mouvement clandestin de la Jeunesse communiste, échappera – on peut dire par miracle – au sort de Guy et à celui de Charles Delavacquerie, cet autre Montreuillois, jeune imprimeur, communiste lui aussi et interné à Châteaubriant pour des faits de résistance.
Le 22 octobre, votre père a entendu la salve des fusils du peloton d’exécution qui volait la vie de ses deux camarades de lutte.
Un troisième Montreuillois résistant et interné au camp de Choisel à Châteaubriant fut aussi au cœur de ce crime. C’est Jean Evezard. Lui périra au camp de concentration de Mauthausen, où il sera déporté.
Charles Delavaquerie, Jean Evezard, Lucien Méchaussie… faisons résonner ces noms dans nos mémoires.
Vous l’avez entendu précédemment, au bas de la lettre qu’il adresse à ses parents, Guy Môquet ajoute un post-scriptum qui s’adresse au-delà de sa famille et qu’il intitule « Dernières Pensées ». Il écrit : « Vous tous qui restez, soyez dignes de nous, les 27, qui allons mourir ! »
En 2014, le sommes-nous ?
Sommes-nous à la hauteur de ces jeunes hommes, de ces jeunes femmes que la crise du système des années 1930 a conduits – in fine – au poteau d’exécution et qui ont donné leur vie pour la liberté et un monde meilleur où régneraient la liberté et la justice sociale, son indispensable corollaire ?
Quel sort notre société réserve-t-elle – aujourd’hui, ici et maintenant – aux jeunes de 2014 qui ont l’âge de Guy Môquet ?
Plus d’un jeune sur cinq est sans emploi, trois après avoir quitté l’école. Un taux de chômage qui n’a jamais été aussi haut, particulièrement chez les non-diplômés.
À quoi tient cette situation qui mine la vie des jeunes, celle de leur famille, et qui conduit souvent à l’égoïsme, au chacun-pour-soi, et parfois – on le sait – aux pires excès, au désespoir ou aux solutions sans issue ?
Est-ce digne de notre pays qui est la 5e puissance économique mondiale et qui compte en son sein le plus grand nombre de millionnaires en Europe ?
Cette situation est le fruit d’une réalité. Elle porte un nom qu’il faut oser prononcer : la dictature de l’argent.
Elle gangrène les consciences, jusqu’à rendre aveugles ceux que l’on croyait lucides.
Les puissances de l’argent qui tirent les ficelles de notre présent veulent réduire les citoyens que nous sommes encore à l’état de sujets économiques. Nous sommes devenus des variables d’ajustement pour assurer « les marges », comme on dit pudiquement, et que j’appelle, moi, par leur nom : les profits, la rente financière du capital accaparée par une minorité. Et qu’importe si, pour satisfaire cette soif insatiable d’argent qui aboutit à verser une retraite chapeau de 21 millions d’euros au patron de GDF-Suez qui en gagne déjà 3 par mois, nous laissons sur le carreau 8 millions de nos compatriotes aux prises avec la misère ; si 5 millions d’entre nous sont privés de travail et si, chaque année, 140 000 jeunes sortent de l’école sans diplôme. Qu’importe si tout cela débouche sur une véritable crise de tensions, et une crise de société qui met en danger notre pacte républicain. Cela fait partie – aux yeux des tenants du système – du prix que nous devons leur payer pour maintenir et accroître leurs privilèges.
Cette situation est humainement intolérable.
Un maire peut-il s’en accommoder ? Sûrement pas.
Je refuse l’idée que les jeunes de Montreuil soient les victimes de cette nouvelle dictature.
Les Abdel, les Émilie, les Jules, les Pierre-Henri et les Aïcha de Montreuil qui ont aujourd’hui le même âge qu’Evezart, Delavacquerie ou celui de votre père, Lucienne, doivent-ils subir ces situations dont ils ne sont en rien responsables ?
Être dignes et fidèles à la supplique de Guy Môquet, n’est-ce pas modestement mais concrètement leur porter aide et assistance pour leur permettre de faire face dignement et décemment à la vie qui leur ouvre les bras ? Cela devrait être une grande cause nationale. Ça ne l’est pas.
Pour notre humble part, je m’y emploie.
Durant notre mandat, les jeunes de Montreuil vont devenir enfin une priorité. Et j’espère sincèrement avoir votre soutien actif.
Chère Lucienne, nous ne sommes, et je ne suis moi-même, que les héritiers des engagements progressistes et humanistes de votre père et de ses camarades. Aux côtés des forces de progrès de ce pays, ils nous ont légué une France libérée et sociale que des puissances obscures veulent réduire à néant au profit d’intérêts privés.
Votre père s’est battu pour le bien commun, nous ferons de même.
Chère Lucienne, chers amis, Mesdames et Messieurs, je vous donne rendez-vous ici même, le 22 octobre 2015. Nous jugerons ensemble des pas que nous aurons pu faire afin de répondre à Guy Môquet et à ses jeunes semblables nous disant : « Je veux que ma mort serve à quelque chose. Soyez dignes de nous. »

Merci d’entendre leur appel.