Faire du pacifisme, l’alpha et l’oméga des relations entre les nations et entre les Hommes

IMG_0160« Je veux vous dire ce soir que jamais nous n’avons été, que jamais depuis quarante ans l’Europe n’a été dans une situation plus menaçante et plus tragique que celle où nous sommes à l’heure où j’ai la responsabilité de vous adresser la parole. »

Nous sommes à Lyon, le 25 juillet 1914. Six jours avant son assassinat, Jaurès vient, aider Marius Moutet qui sollicite les électeurs de Vaise pour un mandat de député. Il vient le soutenir mais, dans son désarroi, il oublie cette tâche, pour crier le mélange de tristesse, d’angoisse et d’espérance qui l’étreint à la veille de la guerre : cette guerre qui se profile, et qui, il le sait, va écraser toute une jeunesse et avec elle une partie de l’espérance des peuples.

Dans un souci pédagogique, Jean Jaurès engage son auditoire à tout faire pour s’opposer à la guerre et expose les causes du conflit mondial : les appétits coloniaux et impérialistes des Etats européens et leur volonté de faire diversion des difficultés intérieures qu’ils rencontrent avec leur propre population. C’était notamment, mais pas seulement, le cas de la Russie tsariste.

Près de vingt ans plus tôt, en 1895, il avait déjà prévenu la Chambre des députés : « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage ».

Le 17 novembre 1898, dans un article pour la « petite République », le même Jaurès écrivait de façon prémonitoire : « La paix est à la merci d’un accident et si elle éIMG_0154clate, elle sera terrible et vaste. Pour la première fois, il y aura une guerre universelle, mettant aux prises tous les continents ; l’expansion capitaliste a élargi le champ de bataille ; c’est toute la planète que se disputent maintenant les capitaux ; c’est toute la planète qui sera rougie du sang des hommes ».

L’Histoire ne le fera, hélas, pas mentir, lui qui depuis l’attentat de Sarajevo quatre semaines plus tôt, sentait monter inexorablement la tension et tenta jusqu’à sa mort de s’opposer à la guerre.

Alors qu’il appelait les peuples européens à s’unir pour que le battement unanime de leurs cœurs écarte l’horrible cauchemar, le 31 juillet 1914, il est assassiné au café du Croissant, à Paris, au milieu de ses camarades, avec à ses côtés Daniel Renoult.

Le 3 août, la guerre est déclarée. Le 4 août, le jour-même de son enterrement, c’est déjà « l’Union sacrée » et au Palais Bourbon, les députés de la SFIO votent à l’unanimité les crédits militaires.

On connaît la suite et son funeste bilan.

Sur les presque 74 millions d’hommes mobilisés, 9,5 millions de morts et disparus (1,4 million pour la France) ; plus de 21 millions de blessés (4 millions en France) ; 8 millions d’invalides et de mutilés ; 8 millions de prisonniers. En moyenne, 900 jeunes du contingent de notre pays mouraient chaque jour sur les champs de bataille.IMAG0149

A ce bilan militaire s’ajoute la “surmortalité” des populations civiles et le déficit de la natalité, au total une profonde transformation de l’équilibre démographique dans chaque pays. Dans les campagnes françaises, la disparition de milliers de jeunes paysans accélère le vieillissement du monde rural. Par nécessité, les hommes au front, les femmes assurent l’effort économique et font la preuve qu’elles peuvent remplir toutes les fonctions jusqu’alors réservées aux hommes. Et pourtant malgré leur rôle dans la victoire, les Françaises devront attendre 1944 pour obtenir enfin le droit de vote.

Les systèmes politiques, les frontières mais aussi les équilibres internationaux sont bouleversés.

Les pays européens sortent ruinés de la guerre. La France de 1918 a perdu l’équivalent de 11 années d’investissement, sans compter les dettes contractées à l’extérieur. Le Japon et surtout les Etats-Unis, débiteurs de l’Europe avant la guerre, en deviennent les créanciers.

Ébranlées par le gâchis des vies humaines pendant plus de quatre ans, par la ruine de leurs économies, par l’enrichissement éhonté des « profiteurs de guerre », les sociétés européennes sont alors traversées par une crise des valeurs morales sans pareille…

Et l’on sait que dans la prolongation directe de ce cauchemar, le ventre fécond encore chaud de la bête enfanta quelques décennies plus tard les horreurs du nazisme et de la seconde guerre mondiale.

Il est de notre devoir, en ce 11 novembre, date anniversaire de l’armistice, de saluer la mémoire des victimes, toutes les victimes militaires et civiles.

500 000 Africains, venus d’Afrique du Nord et d’Afrique Noire et près de 50 000 Indochinois, du Vietnam, du Cambodge et du Laos, furent enrôlés dans des bataillons de tirailleurs de l’armée française. 97 000 d’entre eux moururent ou disparurent sur le continent européen.

Egaux sous les obus et face aux baïonnettes, ils ont subi de 1960 à 2010 le mépris de l’Etat français. De 10 à 20 fois moins importante que la solde de leurs homologues français, la solde des Anciens Combattants issus de l’ancien empire français nesera revalorisée qu’en 2010.

Il est de notre devoir de saluer la mémoire des victimes, toutes les victimes de la Grande Guerre. Nous le faisons ici avec solennité et respect.

Mais il nous faut aussi inlassablement transmettre aux nouvelles générations un enseignement durement acquis, au prix du sang de millions d’européens.

La Première guerre mondiale n’est évidemment pas le fruit de la fatalité. Les rivalités économiques, politiques et coloniales entre les différents impérialismes européens ont fourni le terreau sur lequel la course aux armements et le nationalisme ont prospéré, entraînant les hommes dans l’abîme. Comme le disait Anatole France : « on croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels ».

Entre 1914 et 1918, les voix qui appelaient à cesser le massacre ne furent pas entendues. La parole des peuples fut au contraire ignorée, étouffée. Et ces peuples furent sacrifiés. L’Histoire nous apprend pourtant que lorsqu’ils font irruption sur la scène politique, lorsqu’ils font entendre leurs voix, les plus grandes avancées deviennent possibles.

Au moment où des accents militaristes se font à nouveau entendre dans les discours politiques, ressurgit, partout en Europe, la tentation d’un nationalisme étroit et du repli sur soi.

Le « théâtre des opérations », puisque c’est par cet euphémisme que l’on désigne aujourd’hui la guerre, s’est déplacé au moyen-orient et aux frontières orientales de l’Europe. Et nous aurions tort de nous penser pour autant épargnés.

Nos sociétés sont saisies par le doute et la peur de l’autre. La France est en guerre en Syrie et au Mali. On utilise à nouveau le Gaz Moutarde, au XXIè siècle. Ceci n’est pas une fatalité !

Il est de notre devoir de faire de cette commémoration, au cœur du Centenaire de la Guerre de 14-18, un appel à la réflexion, un temps de dialogue et de transmission. La mémoire de l’Humanité et de son Histoire n’est pas immortelle : elle se forge et se transmet par un travail lucide et résolu. En périssant, elle condamne les hommes à revivre sans cesse l’Histoire sous la forme de tragédies.

Notre commémoration de ce que fut la première guerre mondiale, dans toute son horreur, dans toutes ses causes et ses conséquences, est l’opportunité offerte à chacun de comprendre et s’approprier cette Histoire en toute lucidité, afin d’en nourrir son engagement, de renforcer ses convictions et de faire du pacifisme l’alpha et l’oméga des relations entre les nations et entre les Hommes.

C’est à cette condition que le passé fécondera l’avenir.

C’est à cette seule condition que le sacrifice des 1500 Montreuillois, morts au front ou disparus pendant la première guerre mondiale, pourra ne pas être considéré comme vain.